Anticipation of the light

Derrière la ferme, il y a une source laissée à l’abandon. Presque collée au

bâtiment, on peut très bien passer à côté sans la remarquer. C’est quelqu’un qui me l’a montrée. Légèrement en contrebas du chemin, il faut enjamber quelques planches, morceaux de bois, ferrailles. Un petit bassin de pierre enfoncé dans le sol recueille l’eau, qui probablement s’en va par un conduit que je ne connais pas. Dans le talus, une cavité s’enfonce, peu profonde. En été, c’est un endroit frais, sous les arbres, on entend un léger son d’écoulement.
J’ai plongé une cartouche Super-8 dans le bassin et j’ai fait défiler le film à l’aide d’une manivelle que j’ai fabriquée. Tout au fond de l’eau, à sa surface, contre la pierre et la mousse verte. À différentes vitesses, avec des pauses. Dans l’idée que le lieu pénétrerait le film.

Parfois, je préfère les films en idée aux films terminés.

Surtout quand il s’agit des miens. Celui-ci, La Source, s’il faut lui donner un titre, est peut-être décevant. Le film est bleu. Entièrement, avec des variations. Abstrait : j’aurais tellement aimé qu’une image naisse de cette rencontre insolite, comme par magie. Je me rêve le vecteur entre le lieu et la surface sensible, récepteur moi-même, imprimant, transmettant physiquement et psychiquement mes impressions directement au film. Qui sait ? À la projection, on perçoit par endroits des effets de reliefs. Je ne saurais pas les obtenir à nouveau. Je ne prends pas de notes.

Pas d’expérimentations, des expériences.

Dès le premier “ essai contact ”, à ma grande surprise, des images sont apparues. Je plaçais des photogrammes de films Super-8 sur la fenêtre d’exposition d’une cartouche Super-8 vierge, puis à deux nous avons exposé le tout un peu aléatoirement à l’aide de briquets, d’allumettes, ou à la lueur de la lune. Je veux sentir, vivre l’exposition, sans passer par la méthode et le calcul. Faire l’expérience physique du transfert d’image, du contact (salive, peau frottées).
Résultat : des images en devenir, depuis leur état informe (flou, décadré, filé) jusqu’à leur reconnaissance. Identification des motifs : naissance d’une image.
Plus tard, j’ai exposé un film entièrement à l’incandescence d’une cigarette : des filles en extase, embrasées. J'ai fait l’essai de sténopés en fabriquant une chambre obscure pour la cartouche Super-8, d’une boîte de film 16 mm perforée. Encore peu probant, mais j’ai bien reconnu le jardin derrière la fenêtre.
Une idée fixe : le moment de l’inscription, la transformation de la lumière en image, l’image d’une chose, d’un lieu, d’un état. En projet : faire dérouler un film dans les herbes hautes le matin, à midi, le soir ; faire dérouler un film dans une rivière, dans la mer, dans l’océan… ; filmer des motifs lumineux (lune, braise, flamme, allumette) et les exposer par contact à cette même source de lumière… Juste pour voir.

Car j’aime être surpris par les films. Surtout quand il s’agit des miens.

Vincent Deville
in Exploding 10+1 : État des Yeux (avril 2006)