
Aloual, longtemps acteur fétiche de Marti, esquisse, sous divers déguisements, une parade d'amour pour séduire un inconnu. Marti asseoit et sécularise - avant de le dépasser, après quelques tâtonnements, dans Les Métaphores d'Alex - son univers plastique avec In contextus, Ora pro nobis, Allegoria et Diasparagmos : il abandonne progressivement le contrôle de l'image par le viseur, pratique le montage à l'intérieur de la caméra, crée des éléments de ruptures en introduisant, par anticipation, des plans qui appartiennnent à d'autres segments de l'oeuvre, filme par "petites giclées brèves" à l'instar d'un Mekas, utilise le corps comme un véritable paysage. Ce corps, justement, n'est pas filmé au naturel, mais retouché par le maquillage, la surcharge de matières, de couleurs; il est, par ailleurs, souvent travesti et féminisé. Toutefois, cette androgynie est toute de surface. C'est la masculinité, brièvement mise en danger dans son identité, que Marti aime retrouver. Il le précise dans un entretien donné jadis à Gérard Courant et Thérèse Giraud au sujet de son film-phare, La Cité des neuf portes : "J'ai surchargé le corps masculin d'éléments : maquillage, peinture, couleurs, matières sur le corps, vêtements et apparats. Ces éléments féminisent le corps en lui gardant son aspect masculin primaire." Je conseillerais aux programmateurs qui souhaiteraient rendre un hommage monographique à Marti de projeter impérativement La Cité des neuf portes (son seul long métrage et déjà film-emblème d'une époque) après Ora pro nobis, Allegoria et Diasparagmos, courts métrages qui lui sont pourtant postérieurs, car il fait la synthèse de l'ensemble de la première période de l'auteur (qui s'arrête à Images noires, 1982), y compris la partie comprenant les films non encore tournés, dont il anticipe la plupart des éléments et leur mode de fonctionnement.
La cité des neuf portes est présent(e) dans mon esprit depuis vingt-deux ans, depuis ce jour de 1977 où, avec Dominique Noguez et Dominique Château, les deux autres membres du jury de la section cinéma différent du Festival d'Hyères, nous lui avons attribué le Grand prix sans hésiter. En le revoyant longuement en cassette, je retrouvais intact - ce qui est assez rare après tant de temps - la fascination qui m'avait alors saisi. Il n'y a aucune faute de rythme, de tempo, de composition d'image, de montage. En un mot, ce film n'aurait pas pu être tourné autrement...à la limite, Stéphane pourrait difficilement le retoucher. Il s'agit d'un rituel développé en trois étapes : les novices apparaissent à l'écran, ils sont parés, grimés, féminisés - la présence de vraies femmes augmente le trouble du spectateur : on a, comme en peinture, tout un dégradé de catégories sexuelles. Ensuite, ils se cotoient, se mesurent, se défient, se séduisent, avant d'être, dans un troisième temps, dilués, abstractisés, par une caméra fragmenteuse et très mékasienne.
Sans être pur jeu de formes, le cinéma de Marti ne comprend quasiment pas, jusqu'en 1982, d'élements narratifs. Bien sûr, le cerveau du spectateur, habitué à tout catégoriser, peut y isoler des éléments de continuité, mais ces derniers relèvent plus de correspondances visuelles que de véritables tentatives de récits. Les choses changent à la fin des années 70. Certains cinéastes comme Maria Klonaris et Katerina Thomadaki pratiquent le multi-média, d'autres comme Marcel Hanoun passent à la vidéo. Marti s'essaie à la dysnarration - j'emploie ce terme par commodité puisque, contrairement à un Robbe-Grillet qui part de la narration traditionnelle pour la faire éclater, l'auteur de Climax en fait entrer des lambeaux dans une esthétique qu'on peut appeler, faute de mieux, analogique - dans Images noires, Concerto et Climax. Qu'est-ce qui change ? D'abord, on sort de la chambre, les espaces sont multiples et plus vastes : urbains dans Images noires, naturels et sauvages dans Concerto. Ces trois opus apparaissent un peu comme des films-prédateurs. Ce "programme" est le plus clair dans Images noires où Berndt Deprez, en véritable dandy rappelant le comte Zaroff, poursuit, avec un complice, un danseur qui sera mis à mort à la fin. Le plus réussi des trois courts métrages est certainement Climax où une chasseresse au couteau rappelle étrangement Maya Deren dans Meshes of the Afternoon (1943). Depuis son arrivée à Paris, Marti a vu beaucoup de films de tout genre, et on sent de très nombreuses références dans ses travaux récents : Cocteau, Hitchcock... Ce personnage de dandy, on le croise à nouveau dans Les Métaphores d'Alex (1998), sous les traits de Marcel Mazé. Mais ici, il s'agit d'un dandy appolinien, contemplatif. Il feuillette un livre de photos avec de beaux éphèbes. Ce livre est peut-être une métaphore des premiers films de Marti, et notamment de cette Cité des neuf portes, que le personnage central connaît si bien.
Même en changeant de style, on reconnaît la griffe de Marti. Dans Michel, le magistère du corps (1998), portrait-poème en hommage à Michel Journiac récemment décédé, il utilise la photo, le Super 8 et le 16 mm, le tout refilmé et restructuré en vidéo. Dans cette entreprise d'offrande, il y a forcément une part de continuité, de "narration". Mais la longue pratique du cinéma expérimental permet d'éviter la lourdeur du documentaire didactique. Ici, photos, bouts de textes lus, images de livres jugés primordiaux pour toute une génération sont mis en perspective avec tout un fonds visuel très baroque où fleurs, perles et dentelles forment une matière très dense. Cette surcharge visuelle se retrouve aussi dans Les Métaphores d'Alex, alors que dans les films des débuts, les corps étaient plus peints que parés. Peut-être parce que le corps n'est plus, en soi, le sujet central des films de Stéphane Marti. Ou le serait-il encore sous une autre forme ?
Raphaël BASSAN
Ce texte a été initialement pubié dans Jeune, dure et pure ! Une histoire du cinéma d'avant-garde et expérimental en France, sous la direction de Nicole Brenez et Christian Lebrat (Editions Cinémathèque française-Mazzotta, Paris, 2001).
