Le cinéma documentaire
Implication personnelle
Le lien entre
le cinéma documentaire et le cinéma expérimental existe
mais il est difficile à cerner, d'autan plus dans une synthèse
assez courte. Certaines définitions du cinéma expérimental
avancent que la pratique expérimentale englobe tout ce qui n'est pas
commercial. Cette limite peut servir de frontière dans la relation
entre documentaire et l'expérimental. Alors seraient expérimentales
toutes les entreprises documentaires qui n'ont pas été commanditées,
qui viennent d'une initiative personnelle. Toutefois, la liberté commune
à ces deux approches de cinéma permet de construire des ponts
entre elles. Si la distinction entre " classique " et " expérimental
" est souvent fallacieuse, on peut proposer que le documentaire expérimental
est le film de documentaire dans lequel on observe des transgressions par
rapport à la norme établie.
Il y a en effet dans le documentaire un courant où l'analyse personnelle
s'impose. S'il l'on définit le documentaire comme un enregistrement
objectif de la réalité, alors le documentaire expérimental
est celui où le cinéaste s'implique en tant qu'individu. Cette
implication peut ce faire à plusieurs niveaux, du plus scientifique
au plus intime.
L'ethnologue Trinh T. Minh-Ha s'est servi de la caméra pour enregistrer
ses voyages en Chine ou en Afrique (dans Rassemblage - 1982, ou Naked Spaces
- 1985 par exemple) mais cet enregistrement loin de satisfaire à son
devoir d'effacement a été remonté pour lui permettre
d'évoquer son histoire personnelle. Elle dénonce la fausse objectivité
du documentaire en rappelant que " bien que l'on admette volontiers que
la perception du réalisateur soit inévitablement personnelle,
l'objectivité de la réalité de ce qui est vu et représenté
demeure inchangée " . Cet aspect réflexif du film sur lui-même
(Trinh T. Minh-Ha analyse en voix off les images qu'elle montre) est caractéristique
du cinéma expérimental.
Nicolas Rey, au travers de son film-voyage Les Soviets plus électricité
(2001) avance lui aussi dans le territoire du film document, tant par la durée
de projection (3h) que par le mode d'implication du cinéaste à
l'intérieur du film. Parcours géographique tout autant que politique,
ce film développe un travail autour du son et de l'image, qu'il faut
chercher à faire exister dans la traversée, chacun avec son
temps propre.
Etnographie
En France, deux ethno-cinéastes sont souvent classés dans le
cinéma expérimental. Le premier, Jean Rouch, est farouchement
opposé à ce rattachement : en effet, il se sent plus proche
de la Nouvelle Vague, tout au moins, il a pu profiter comme elle d'avancées
techniques importantes lui permettant de développer une forme radicale
dans ces films. Il travaille principalement en longs plans fixes en évitant
le plus possible la coupe et le montage. Sa caméra, véritable
prolongement de son il (Rouch en parlait comme d'un troisième
il), vient perturber, provoquer la réalité " de manière
à ce que les gens accouchent d'une vérité qu'autrement
ils ne dévoileraient pas dans des situations ordinaires " . Jean
Rouch crée un nouveau genre de cinéma documentaire : "
Cet unique plan séquence (pour par exemple Tourou et Bitti, les tambours
d'avant en 1967), caméra à la main, de 8 minutes, sans coupure,
sans montage, où l'il-caméra-corps du cinéaste,
à la fois réalisateur et homme à la caméra, capte
et provoque l'événement de la transe, le procédé
de la "ciné-transe" dont Rouch est ici le créateur"
. Cette démarche peut s'approcher de celle d'Andy Warhol, qui lui aussi
fut adepte dans certains de ces films du plan séquence, utilisé
jusqu'à ce que la personne filmé oublie, ou pour le moins accepte,
la présence de la caméra. Apparaissent alors des gestes, des
visages, des expressions qu'il n'est possible de capter que grâce à
cette durée de prise de vue. Un autre Rey, Georges, en travaillant
lui aussi sur la durée, interpelle le spectateur devant le spectacle
d'une Vache qui rumine (1968) en lui faisant constater que sans doute, si
cette situation n'avait pas été filmée puis projetée
devant lui, il ne serait pas resté regarder sans bouger un vache ruminée
pendant 5 minutes
Raymonde Carasco est elle aussi cinéaste et ethnologue. Contrairement
à Jean Rouch, dès son premier film (Gradiva, esquisse I, 1978),
elle a rejoint le Collectif Jeune Cinéma . Elle s'est immédiatement
éloignée des documentaires traditionnels en n'utilisant aucun
son. Elle travaille principalement autour des Indiens Tarahumara dont elle
filme les rites dans le prolongement des réflexions développées
par Artaud dan ses textes. L'implication de Raymonde Carasco dans les cérémonies
Tarahumara, lors des moments de tournage, réapparaît en particulier
dans les textes poétiques qu'elle déroule sur les images. Pour
rendre compte de l'effort et de la beauté des ces rituels, sons et
images sont indissociables.
Cinéma
militant
" Le cinéma peut être un geste, il peut devenir une arme,
quitte à disparaître dans le combat " Nicole Brenez
Il existe de nombreuses formes de cinéma militant ayant croisées
des pratiques expérimentales du cinéma : formes collectivistes
où chacun peut/sait tout faire, jusqu'à la réalisation
de film personnel (Ciné-Liberté dans les années 1930,
puis Dynadia à la fin des années 1960, les groupes Medvedkine
à la même époque
), le film politique à la
forme et aux sujets radicaux, le film pamphlétaire et de contre-culture
Suivons l'exemple des films de René Vautier. Après des études
traditionnelles à l'IDHEC (Institut Des Hautes Etudes Cinématographiques),
René Vautier commence à filmer les grèves des mineurs
en 1948. Très vite, il est censuré et devient un représentant
important du film politique en France. Il avait compris que " le cinéma
pouvait être utilisé comme une arme pas seulement par le pouvoir
mais aussi contre le pouvoir. " Il est principalement connu pour son
film Afrique 50 (1951), dans lequel il dénonce les méfaits de
la colonisation. Ce film fut longtemps interdit comme la quasi-totalité
des autres films de René Vautier. Ces films sont donc passés
dans des réseaux non-commerciaux (ciné-clubs, associations
).
René Vautier continue à tourner et à provoquer le pouvoir.
Dans ce cas, l'assimilation aux films expérimentaux lui permet d'éviter
les visas de contrôle mais ces films restent difficiles à voir,
la seule copie de Mourir pour des images (1973) a récemment été
dérobée par un " admirateur ".
Journal
filmé
Dans ce cas, la caméra sert d'outil d'introspection personnelle. Ce
genre a été développé entre autre par Jonas Mekas
aux Etats-Unis. Grâce à sa caméra, il enregistre tous
les moments de sa vie : ses rencontres, ses amis, la mise en place de la coopérative
de distribution la New York Filmmarkers Coop
Ces images-souvenirs sont
groupées et montées par la suite (souvent dans leur ordre de
tournage) puis commentées par la voix du cinéaste, ou accompagnées
de musiques qu'il a choisit. Témoignage sur une époque mais
aussi scènes intimes, ces images se succèdent très vite
pour pouvoir enregistrer le plus de choses possible, donnant aux films de
Mekas une forme entre toutes reconnaissable, glissant de l'enthousiasme lyrique
à la tristesse physique. Ils sont aussi proches d'une mémoire
personnelle que d'un documentaire. Cette forme peut être rapprocher
des films de famille, films amateurs qui précédèrent
le développement de la vidéo. Ces petits documentaires familiaux
sont souvent maladroits et commentés pendant la projection par leurs
réalisateurs. En France, cette forme d'autobiographie filmique s'illustre
par exemple dans le travail de Rémi Lange. Dans Omelette (1997), Rémi
Lange se munie d'une caméra super-8 et filme la réaction de
ses parents quand il leur annonce son homosexualité. La caméra
de Rémi Lange joue le même rôle que celle de Jean Rouch,
elle sert à provoquer des réactions et à enregistrer
les conséquences. Dans le cas d'Omelette, on se trouve à la
jonction entre tous les genres : film de famille (par le format et les personnes
filmées), film documentaire (il s'agit de " vrais gens dans leur
vraie vie "), film narratif (Rémi Lange raconte son histoire),
film industriel (distribué en salles dans un réseau d'exploitation
classique) et film expérimental parce qu'inclassable et personnel.
Le journal filmé tend à être supplanté par les
films en vidéo comme d'ailleurs l'ensemble des films documentaires.
Mais il y a dans le support pellicule une urgence que la vidéo ne comporte
pas : " En vidéo, le temps ne compte pas, les bandes sont réenregistrables
; en pellicule, il y a une sorte de course contre la mort/la montre"
(Rémi Lange).
Il y aurait
encore beaucoup à dire dans les nombreux échanges qui animent
ces approches cinématographiques riches, qui font passer de la pensée
du cinéma au geste de cinéma, leurs richesses ne se tarissent
pas, une politique de l'écriture toujours se développe.
" Pour que le cinéma prenne sa place aux côtés
des autres arts en tant que forme d'art à part entière, il doit
cesser de simplement enregistrer des réalités dont l'existence
même ne doit rien à l'instrument cinématographique. Il
doit plutôt créer une expérience totale qui relève
directement de la nature même de son instrument pour devenir inséparable
de ses moyens. "